samedi 28 septembre 2013

"Dancing Love", Guillaume Guéraud

En voilà une chouette idée que cette collection "Série B" parue tout récemment aux éditions Sarbacane! Guillaume Guéraud, qu'on savait déjà grand amateur de cinéma, s'en donne à cœur joie dans cette collection spécialement conçue pour ses textes loufoques et déjantés, qui reprennent le principe des films de Série B (autrement dit, des scenarii improbables et des moyens limités). Chaque texte, tous aussi barrés les uns que les autres, (déjà parus, Les Ogres mutants, King Kaloumar et Bob le râté) est illustré par un illustrateur différent. Dans Dancing Love, c'est Hélène Georges qui s'y colle avec brio représentant à merveille tout le kitsch de l'univers de Dancing Love.  
  
Dancing Love, c'est l'histoire d'une jeune fille, Jennifer Diaz, qui sert des beignets dans le snack que tiennent ses parents sur la route qui relie Reno, États-Unis, à Las Vegas. Elle n'a aucun charme particulier mais se métamorphose en danseuse d'exception dés qu'elle entend les paroles de son chanteur de variété adoré, Jimmy Glover! Et justement, un beau jour, Jimmy Glover et sa troupe tombent en panne juste devant le snack des Diaz. Entre Jennifer et Jimmy, c'est le coup de foudre! Ils feront tout pour être réunis même si les parents de Jennifer, qui supportent mal la musique (pourrie) de Jimmy Glover, s'opposent à leur union... "Oh mon amour / Allons faire un tour / qui durera toujours / La nuit comme le jour!" 
  
Un petit air de comédie musicale édulcorée, à la Grease ou Footloose, flotte donc sur cette nouvelle! Le texte, écrit de façon très visuelle (et oui), se prête parfaitement à une lecture à voix haute, et Guillaume Guéraud parvient sans problème à retranscrire le langage cinématographique propre aux Séries B dans cette histoire à l'eau de rose, complètement assumée! A lire au second degré, bien évidemment! 
   
   
 
Dancing Love, Guillaume Guéraud et Hélène Georges, Ed. Sarbacane, "Série B", 2013

mercredi 25 septembre 2013

"Le coup de kif", Gwladys Constant

Karel, 17 ans, terminale L (par défaut), se prend d'amour ou plutôt de kif pour le beau Lucas, qu'elle surnomme Lumière, nouveau de la classe. Pour attirer son attention, elle l'interroge sur un livre qu'il est en train de lire au CDI: "Les Yeux d'Elsa" d'Aragon, ce qui lui vaudra une réponse aussi brève qu'éloquente mais ça elle ne le comprend pas tout de suite! Karel est obstinée, comme elle le dit elle-même et, comme elle ne renonce pas facilement, elle va aller jusqu'à lire le recueil d'Aragon pour avoir de quoi converser à nouveau avec Lucas, alors qu'elle déteste la lecture! Et ce n'est qu'un début...  
  
Jusqu'où peut-on aller pour un "coup de kif" (plus fort que le coup de foudre selon Karel)? Telle est le principal sujet de ce livre mais, sous une apparence assez légère, Gwladys Constant aborde aussi avec beaucoup d'humour et de justesse l'adolescence et ses enjeux : l'orientation post bac mais également, et ça c'est plus original, le langage et la culture des djeuns! "Abdoulaye [...] il m'a vraiment aidée [...] pour le parler, le jour où il m'a balancé: - Je t'aime bien Karel, t'es cool, mais tu causes toujours comme les corrigés du bac...
   
C'est intelligent, bien vu et ça se lit d'une traite (et ce n'est pas que pour le nombre restreint de pages que je dis cela). Les personnages sont très attachants dans leurs imperfections: Karel tente de se faire passer pour l'intellectuelle qu'elle n'est pas mais, elle sait restée modeste au contraire de Lucas qui, lui, s'avère être un brillant prétentieux! Enfin, sans révéler tous les ressorts de l'intrigue, elle se réveillera à temps! Bref, un sympathique roman plein de peps! 

Le coup de Kif, Gwladys Constant, Oskar éditeur, 2013

jeudi 29 août 2013

"les Cahiers de Rémi", Dominique Richard

Dans sa première pièce, le Journal de grosse patate, Dominique Richard, auteur dramatique, racontait l'année d'une pré ado surnommée "grosse patate". Autour d'elle: Rosemarie sa meilleure copine, Hubert le beau gosse, et Rémi le souffre douleur.
Les Cahiers de Rémi s'attache donc à l'histoire de ce dernier. Rémi a grandit, il se cherche. Il vit seul avec sa mère. Tout ce qu'on sait c'est que son frère a déserté le foyer familial sans explications et que son père ne vit plus avec eux. Dans ses cahiers, parfois illustrés par Vincent Debats, (cahiers d'école, de vacances, de revendication, de renoncements, journal intime... ) qu'il tient de 11 à 20 ans, il raconte ses rencontres, ses parents, sa grand-mère, son cousin, son oncle décédé, son frère absent et disparu. On suit son évolution et ses préoccupations, surtout celles liées à l'absence de son frère et à sa différence : Rémi aime les garçons. Survient l'adolescence et le temps des interrogations, des remises en questions, des renoncements, des prises de conscience, des changements. Des regrets aussi. Et cette question lancinante : Pourquoi son frère est-il parti?
Dans un langage simple et sobre, Rémi se pose des questions existentielles, celles qu'on se pose tous un jour ou l'autre pour finir par admettre qu'il n'y a pas toujours de réponses: A quoi rime la vie? Que faire de notre existence? Comment changer le monde?

"15 ans... On rêve encore à 15 ans? Changer le monde est-ce que c'est possible à 15 ans? ou ne vaut-il pas mieux le laisser comme il est, s'y fondre? Pourquoi ne se métamorphoserait-il pas tout seul? Je n'ai toujours pas un compagnon pour partager mes désirs. A qui parler? Le monde il va si mal que ça? Il y en a qui sont morts à 15 ans pour le tranformer. Qui ont été torturés, emprisonnés, déportés... Qui n'ont jamais pu connaître l'amour, jamais pu écrire ce qui leur trottait dans la tête [...]"

Au cours de ce récit qui s'étale donc sur plusieurs années, Rémi va finir par accepter sa différence et atteindre une forme d'apaisement. Véritable texte initiatique, l'auteur brosse un portrait très touchant de cet adolescent qui, par ses interrogations, nous renvoit à nos propres préoccupations. Un très beau texte qui se lit comme un roman.

Les Cahiers de Rémi, Dominique Richard et Vincent Debats, Editions Théâtrales, 2013

mercredi 17 juillet 2013

"Demain je reviendrai" de Karine Epenoy et Séverine Salomon Blonde

Sur la couverture, une main d'homme qui s'agrippe à des fils de fer barbelés, et un titre : Demain, je reviendrai écrit sur un petit bout de papier à demi froissé et déchiré.
 
L'album raconte en quelques pages, le parcours d'un jeune homme fuyant son pays en guerre et où règne la misère. Aucun repère géographique ou temporel ne nous sont donnés; cette histoire pourrait se dérouler n'importe où, n'importe quand. Sur quelques bouts de papiers déchirés puis recollés, cet homme écrit son voyage, son rêve d'une vie meilleure, son évasion et sa reconduction à la frontière : "demain, je reviendrai". Le papier griffonné, chiffonné, déchiré, puis recollé, atteint ici une dimension presque métaphorique : c'est un carnet de bord mais c'est aussi ce qui manque à ce réfugié "sans-papiers" pour pouvoir trouver un refuge. De ce jeune homme on ne voit que les mains, comme si nous adoptions son regard. Par ce point de vue l'album nous invite à nous mettre à la place de cet homme et à nous interroger sur le sort réservé à ces personnes, enfermées dans des centres de rétention puis renvoyées dans leur pays.
   
A propos de cet album, il est écrit en 4e de couverture qu'il avait initialement été primé en 2008 au concours "Literratura jeunesse" organisé par le conseil général du Doubs. Par peur d'éventuelles représailles et de "procès d'intention et de tentative d'instrumentalisation de la jeunesse", le conseil général a renoncé. C'est donc 5 ans après que le livre a pu enfin être publié à l'Atelier du poisson soluble et en partenariat avec le collectif RESF (Réseau Education sans Frontières).
   
Un livre tout en sobriété, qui ne sombre à aucun moment dans le larmoyant et le sentimentalisme, et qui marque durablement.
             
Demain je reviendrai, de Karine Epenoy et Séverine Salomon Blonde, Atelier du poisson soluble, 2013

mercredi 26 juin 2013

"Le Banc", Sandrine Kao

Alex est d'origine asiatique, de Taïwan plus précisément, mais pour la plupart des gens c'est un "noiche", un chinois. Il vit seul avec sa mère dans un appartemment un peu miteux car son père est parti vivre à Taïwan pour trouver du travail. Même s'il leur envoie un chèque tous les mois, les temps sont durs et la mère d'Alex ne peut plus payer la cantine. Il doit donc manger dehors, sur un banc, les plats qu'elle lui prépare. L'humeur d'Alex est plutôt maussade et pour arranger les choses, des inscriptions au Tipp-Ex apparaissent régulièrement sur le banc où il a l'habitude de déjeuner : "Alex bol de riz", "Alex face de citron", "Alex tronche de nem"... Seule Sybille, une de ses camarades de classe, est au courant et lui propose son aide pour trouver le coupable.
   

Sandrine Kao aborde plusieurs thèmes dans son roman: la question du père absent que gère difficilement Alex, celle de la xénophobie (en l'occurence, à l'égard des asiatiques) et des préjugés qui l'accompage, et celle de l'intégration ou non des élèves dans une classe. Beaucoup de choses donc dans ce roman d'une petite centaine de pages, mais tout sonne juste. Une histoire simple et sans prétention, au final plutôt optimiste et où une large place est faite à la cuisine asiatique! De quoi nous mettre l'eau à la bouche!

Le Banc, Sandrine Kao, Syros, "Tempo", 2013