samedi 28 février 2015

"Highline", Charlotte Erlih

Avez-vous déjà lu un livre capable de vous donner le vertige? Si vous n'en avez jamais fait l'expérience lisez Highline! Ce roman court (96 pages), paru dans la collection "D'une seule voix" de chez Actes sud junior est une vraie performance!
                          
La highline ou slakeline, c'est le câble sur lequel marche les funambules de l'extrême, et c'est cette ligne tendue de 50 mètres entre deux building à 200 mètres du sol et sans aucune protection, que va parcourir le narrateur de cette histoire. Une pièce, le fameux pile ou face, a décidé de son sort. C'est lui, et non pas son ami Mouss, qui franchira la ligne. Pas d'erreur possible. Le moindre faux pas, le moindre manque de concentration, est fatal. 
                     
Dès le début on sent son excitation, son euphorie même, mêlée à sa peur. Le défi qu'ils se sont lancé est fou, et complètement illégal.  Braver l'interdit, devenir célèbre, se sentir vivant, rechercher les sensations fortes, et de plus en plus fortes, voici les motivations de ce narrateur adolescent qu'on va apprendre à connaître au fil des pages et de ses pensées, à mesure qu'il avance sur "la corde".
             
Si les premiers mètres de la slakeline sont parcourus assez facilement par le narrateur (il nous explique en effet que l'art du funambule réside dans son mental et sa capacité à rester dans l'instant présent), les 25 derniers mètres s'avèrent particulièrement éprouvants. La crainte, les doutes, la prise de conscience de ce qu'il est en train de faire et de la folie dans laquelle il s'est embarqué, prennent le dessus sur son mental et vont lui permettre de comprendre qui il est et les raisons de son besoin permanent de se dépasser. Plus que tout, il va découvrir qu'il possède une volonté de vivre dont il n'avait pas conscience auparavant.
              
Dès les premières pages j'avais les mains moites et la gorge nouée ! Cette impression d'être perché au-dessus du vide comme le narrateur ne nous lâche pas une seconde. Impossible de décrocher de l'histoire avant la fin. Haletant, il n'y a pas d'autres mots!
           
Les phrases sont courtes, le débit rapide, tout sonne juste. Avec Highline Charlotte Erlih donne à lire toute la quintessence de son talent!
                 
Highline, Charlotte Erlih, Actes Sud Junior, "D'une seule voix", 2015

vendredi 6 février 2015

"Tant que nous sommes vivants", Anne-Laure Bondoux

Anne-Laure Bondoux, qui sait se faire désirer (plus de cinq ans se sont écoulés depuis Le Temps des miracles), a aussi le don pour nous conter des histoires fortes, intemporelles et universelles!
             
Tout commence en Europe visiblement, dans une ville industrielle en déclin. Seule une usine fonctionne encore et fournit le travail à la majorité de la population. Les journées sont rythmées par le travail à l'Usine, lieu de labeur indispensable puisque autour d'elle la vie s'organise vaille que vaille. Dans la grisaille de la ville et des coeurs va pourtant naître un amour d'une puissance exceptionnel, un vrai coup de foudre, entre Bo, nouvel arrivé en ville et Hama. Tous deux travaillent à l'Usine; elle la nuit, lui le jour, et se relaient sur la même machine. Leur amour va tout illuminer autour d'eux et peu à peu les habitants reprennent espoir et  recommencent à vivre joyeusement. Mais un jour, une catastrophe industrielle se produit. L'Usine explose en faisant de nombreux morts, détruisant tout autour d'elle. Il faut trouver un responsable et c'est Bo qui va être désigner à l'unanimité. D'abord parce qu'il est un étranger, ensuite parce qu'il n'était même pas à son poste le jour de la catastrophe! Bo et Hama sont obligés de fuir pour sauver leur amour et le bébé que porte Hama, soit disant maudit. La route est longue, incertaine et difficile. De chemin en chemins, de rencontres en rencontres, Bo et Hama vont faire l'expérience de la douleur et du bonheur, de l'amour et de la séparation, de la naissance et de la mort... 
              
Comme elle le dit elle-même, Anne-Laure Bondoux a souhaité construire son livre sur les contrastes. D'ailleurs, le titre des chapitres, à première vue énigmatiques, en atteste ("le vide et le plein", "la quiétude et l'inquiétude", "le silence et le bruit"...), tout comme la magnifique couverture du livre, en noir et blanc, à la façon d'un spectacle d'ombres. Mais c'est vraiment à la fin du roman que le sens de tout ceci apparaît. 
              
Il y a une phrase qui revient tout le long du livre et qui le résume parfaitement "Il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue". Avec une écriture précise et parfaitement maîtrisée, l'auteur nous donne une émouvante leçon de sagesse "de séparations en séparations, ainsi va la vie" (page 277). 
                         
Un texte lumineux, sur les possibilités qu'offre la vie dés lors qu'elle continue et sur ce paradoxe plein d'optimisme : on gagne toujours à perdre un peu de nous. Déjà un classique!

Tant que nous sommes vivants, Anne-Laure Bondoux, Gallimard jeunesse, 2014

mercredi 21 janvier 2015

"Jonas, le requin mécanique" de Bertrand Santini

Jonas (toute ressemblance avec un personnage célèbre n'est que fortuite!) est une star du cinéma! ou plutôt, une ex star du cinéma... Sa carrure, sept mètres de long, ses mâchoires garnies de 500 dents et dont la pression est égale à 5 tonnes, ont fait de lui la terreur des profondeurs! Un film, Les Dents de la mort (toute ressemblance avec un film célèbre n'est que fortuite aussi), l'a rendu célèbre et a suffit pour marquer à jamais, l'histoire du cinéma (et notre rapport à la mer, mais c'est une autre histoire)! Mais le monde change, les films évoluent et le public avec... Malgré les suites et les suites des suites des Dents de la mort, c'est au tour de Jonas de sombrer, mais dans l'oubli et le mépris. Relayé au rang d'attraction pour touristes dans un parc réunissant tous les monstres célèbres du cinéma à la retraite, Jonas commence à perdre des boulons. Il tombe régulièrement en panne et devient la risée du parc d'attraction. La sentence ne tarde pas, Jonas va finir à la casse. C'est sans compter sur l'intervention de Krokzilla (toute ressemblance etc) qui, pour le sauver, décide de l'amener jusqu'à l'océan où il pourra vivre sa vie de requin! Problème, Jonas n'est pas un vrai requin et la vie sous l'océan n'est pas simple, c'est une lutte de chaque instant, surtout qu'il veut absolument cacher à son nouvel ami Loopy le manchot, la vérité sur sa nature mécanique...

    
Après Le Yark, Bertrand Santini nous offre encore une fois un roman jeunesse comme seul lui sait en faire! Drôle, touchant, poétique, riche en références en tout genre, cinématographiques évidemment mais aussi littéraires (Pinocchio par exemple) et admirablement bien écrit! Les illustrations au crayon en noir et blanc de Paul Mager accompagnement formidablement le texte. Du rire, des larmes, de l'action, des surprises...! Encore une belle collaboration! Mais où vont-ils chercher tout ça?!

    


Jonas, le requin mécanique, Bertrand Santini, ill. Paul Mager, Grasset jeunesse, 2014

mercredi 17 décembre 2014

"Passe-Passe", de Delphine Cuveele et Dawid

Ce qui frappe dès la première page de cette bande-dessinée, ce sont les couleurs chatoyantes, lumineuses, apaisantes puis, au milieu de tout ça, un papillon blanc, frêle, fantomatique qu'on suit du regard, de bulles en bulles, et qui nous conduit aux deux personnages principaux : une petite fille et sa grand-mère, assises sur un banc. Il n'y a pas de texte dans cette BD, le mouvement, les regards suffisent à tout exprimer. Et le jeu des couleurs est également décisif pour l'histoire. 
             
La petite fille voit le papillon voler au dessus de la tête de sa grand-mère, la suivre partout, sans que celle-ci s'en aperçoive. Pour chasser cet étrange bestiole, elle propose à sa grand-mère un shampooing, une promenade à vélo, une danse... mais le papillon est toujours là. Même, il se colore à mesure que la grand-mère, elle, perd ses couleurs... pour disparaître tout à fait.
                            


Voilà une jolie façon de représenter la disparition d'un être cher et du temps qui passe, par de simples suggestions, par petites touches de couleurs. Aucun pathos dans cette histoire, juste un constat : la mort fait partie intégrante de la vie, ce que la petite fille accepte car, malgré son chagrin, il lui reste les souvenirs de tous ces beaux moments partagés avec sa grand-mère. Libre à chacun d'interpréter l'image du papillon : les souvenirs, l'âme de la grand-mère, l'éphémère, la vie qui passe... 
                    


Une histoire simple et touchante imaginée par Delphine Cuveele et illustrée tendrement par Dawid, qui s'adresse aux plus jeunes. Un vrai coup de cœur!

Passe-passe, Delphine Cuveele et Dawid, les éditions de la Gouttière, 2014

lundi 27 octobre 2014

"Coeur de pierre" de Gauthier et Almanza

                       
C'est une histoire toute simple, chantante et pleine de poésie, illustrée joliment par Jérémie Almanza et contée en rimes par Séverine Gauthier.
                
Un petit garçon, né avec un cœur de pierre, croise par hasard une petite fille née avec un cœur d'artichaut. Lui, n'a jamais appris à aimer, ses parents ne se sont jamais souciés de lui... Elle, en revanche, fut choyée par des parents plein d'amour et d'admiration pour son gentil cœur un peu trop fragile.
                                  
Le jour où ils se rencontrent c'est une révélation pour elle : "Ce fut un coup de foudre, elle aima tout de lui: les rides sur son front, ses yeux tristes et sans vie, elle fut envahie d'une étrange douceur, sentie ses joues rosir et ses genoux trembler, tandis que doucement des frissons de chaleur parcouraient sa peau claire, elle n'osait bouger.


                     
Elle lui donne alors une feuille de son cœur d'artichaut, lui ne sait pas quoi en faire et le déchire en petits morceaux. Trop amoureuse pour se laisser abattre elle continue inlassablement à lui courir après et finit par y laisser son cœur... car le garçon au cœur de pierre ne sait pas aimer. "Cet après-midi là, pour la première fois, elle comprit enfin qu'il ne l'aimerait pas et que son cœur de pierre était beaucoup trop lourd; qu'il était simplement incapable d'amour." Mais un autre garçon, au cœur d'or cette fois, qui aime la petite fille en secret, va prendre soin de réparer son cœur feuille par feuille et lui faire ainsi oublier le cœur de pierre.
                                     
                           
C'est une belle métaphore que cette bande dessinée à l'ambiance un peu gothique et nostalgique qui m'a fait penser aux histoires de Tim Burton ou Mathias Malzieu. Elle décrit avec tendresse les différents aspects de l'amour, celui qui fait mal et celui qui permet de nous épanouir, telle la fleur du cœur d'artichaut que l'on voit éclore à la fin de l'histoire.
                         
Destinée aux enfants, cette bande dessinée à l'univers onirique enchantera également leurs parents!
              
Coeur de pierre, Gauthier et Almanza, Delcourt jeunesse, 2013