jeudi 29 août 2013

"les Cahiers de Rémi", Dominique Richard

Dans sa première pièce, le Journal de grosse patate, Dominique Richard, auteur dramatique, racontait l'année d'une pré ado surnommée "grosse patate". Autour d'elle: Rosemarie sa meilleure copine, Hubert le beau gosse, et Rémi le souffre douleur.
Les Cahiers de Rémi s'attache donc à l'histoire de ce dernier. Rémi a grandit, il se cherche. Il vit seul avec sa mère. Tout ce qu'on sait c'est que son frère a déserté le foyer familial sans explications et que son père ne vit plus avec eux. Dans ses cahiers, parfois illustrés par Vincent Debats, (cahiers d'école, de vacances, de revendication, de renoncements, journal intime... ) qu'il tient de 11 à 20 ans, il raconte ses rencontres, ses parents, sa grand-mère, son cousin, son oncle décédé, son frère absent et disparu. On suit son évolution et ses préoccupations, surtout celles liées à l'absence de son frère et à sa différence : Rémi aime les garçons. Survient l'adolescence et le temps des interrogations, des remises en questions, des renoncements, des prises de conscience, des changements. Des regrets aussi. Et cette question lancinante : Pourquoi son frère est-il parti?
Dans un langage simple et sobre, Rémi se pose des questions existentielles, celles qu'on se pose tous un jour ou l'autre pour finir par admettre qu'il n'y a pas toujours de réponses: A quoi rime la vie? Que faire de notre existence? Comment changer le monde?

"15 ans... On rêve encore à 15 ans? Changer le monde est-ce que c'est possible à 15 ans? ou ne vaut-il pas mieux le laisser comme il est, s'y fondre? Pourquoi ne se métamorphoserait-il pas tout seul? Je n'ai toujours pas un compagnon pour partager mes désirs. A qui parler? Le monde il va si mal que ça? Il y en a qui sont morts à 15 ans pour le tranformer. Qui ont été torturés, emprisonnés, déportés... Qui n'ont jamais pu connaître l'amour, jamais pu écrire ce qui leur trottait dans la tête [...]"

Au cours de ce récit qui s'étale donc sur plusieurs années, Rémi va finir par accepter sa différence et atteindre une forme d'apaisement. Véritable texte initiatique, l'auteur brosse un portrait très touchant de cet adolescent qui, par ses interrogations, nous renvoit à nos propres préoccupations. Un très beau texte qui se lit comme un roman.

Les Cahiers de Rémi, Dominique Richard et Vincent Debats, Editions Théâtrales, 2013

mercredi 17 juillet 2013

"Demain je reviendrai" de Karine Epenoy et Séverine Salomon Blonde

Sur la couverture, une main d'homme qui s'agrippe à des fils de fer barbelés, et un titre : Demain, je reviendrai écrit sur un petit bout de papier à demi froissé et déchiré.
 
L'album raconte en quelques pages, le parcours d'un jeune homme fuyant son pays en guerre et où règne la misère. Aucun repère géographique ou temporel ne nous sont donnés; cette histoire pourrait se dérouler n'importe où, n'importe quand. Sur quelques bouts de papiers déchirés puis recollés, cet homme écrit son voyage, son rêve d'une vie meilleure, son évasion et sa reconduction à la frontière : "demain, je reviendrai". Le papier griffonné, chiffonné, déchiré, puis recollé, atteint ici une dimension presque métaphorique : c'est un carnet de bord mais c'est aussi ce qui manque à ce réfugié "sans-papiers" pour pouvoir trouver un refuge. De ce jeune homme on ne voit que les mains, comme si nous adoptions son regard. Par ce point de vue l'album nous invite à nous mettre à la place de cet homme et à nous interroger sur le sort réservé à ces personnes, enfermées dans des centres de rétention puis renvoyées dans leur pays.
   
A propos de cet album, il est écrit en 4e de couverture qu'il avait initialement été primé en 2008 au concours "Literratura jeunesse" organisé par le conseil général du Doubs. Par peur d'éventuelles représailles et de "procès d'intention et de tentative d'instrumentalisation de la jeunesse", le conseil général a renoncé. C'est donc 5 ans après que le livre a pu enfin être publié à l'Atelier du poisson soluble et en partenariat avec le collectif RESF (Réseau Education sans Frontières).
   
Un livre tout en sobriété, qui ne sombre à aucun moment dans le larmoyant et le sentimentalisme, et qui marque durablement.
             
Demain je reviendrai, de Karine Epenoy et Séverine Salomon Blonde, Atelier du poisson soluble, 2013

mercredi 26 juin 2013

"Le Banc", Sandrine Kao

Alex est d'origine asiatique, de Taïwan plus précisément, mais pour la plupart des gens c'est un "noiche", un chinois. Il vit seul avec sa mère dans un appartemment un peu miteux car son père est parti vivre à Taïwan pour trouver du travail. Même s'il leur envoie un chèque tous les mois, les temps sont durs et la mère d'Alex ne peut plus payer la cantine. Il doit donc manger dehors, sur un banc, les plats qu'elle lui prépare. L'humeur d'Alex est plutôt maussade et pour arranger les choses, des inscriptions au Tipp-Ex apparaissent régulièrement sur le banc où il a l'habitude de déjeuner : "Alex bol de riz", "Alex face de citron", "Alex tronche de nem"... Seule Sybille, une de ses camarades de classe, est au courant et lui propose son aide pour trouver le coupable.
   

Sandrine Kao aborde plusieurs thèmes dans son roman: la question du père absent que gère difficilement Alex, celle de la xénophobie (en l'occurence, à l'égard des asiatiques) et des préjugés qui l'accompage, et celle de l'intégration ou non des élèves dans une classe. Beaucoup de choses donc dans ce roman d'une petite centaine de pages, mais tout sonne juste. Une histoire simple et sans prétention, au final plutôt optimiste et où une large place est faite à la cuisine asiatique! De quoi nous mettre l'eau à la bouche!

Le Banc, Sandrine Kao, Syros, "Tempo", 2013

samedi 15 juin 2013

"Plus tard je serai moi", Martin Page

"Nous te soutiendrons si tu décidais de devenir artiste", voilà ce que déclarent les parents de Séléna, un soir, alors qu'elle rentre du collège. C'est plutôt sympa de leur part, sauf que Séléna ne se sent pas du tout l'âme d'une artiste, d'ailleurs elle n'a jamais vraiment réfléchi à ce qu'elle aimerait faire plus tard puisqu'elle s'estime encore en construction. Considérant tout d'abord ceci comme une lubie de ses parents, résultat de leur passion soudaine pour l'art, Séléna ne s'inquiète pas outre mesure! Mais après le coffret d'aquarelles, l'appareil photo, la caméra et le piano que lui offrent ses parents, la situation devient plus préoccupante... et bat des records de ridicule le jour où ils décident de couper le chauffage et de manger uniquement des pâtes et des patates afin d'offrir une enfance difficile à Séléna. Car c'est bien connu, tous les artistes ont eu une enfance malheureuse et c'est dans le malheur qu'ils puisent leur inspiration!
                         
En très peu de pages l'auteur parvient à faire le tour de la question de l'orientation scolaire (certes, en poussant la caricature à l'extrême) et des problèmes de pression que cela peut engendrer chez les ados mais aussi chez leurs parents.
                                 
L'histoire est racontée par un narrateur omniscient (ça change du réçit à la première personne!), qui s'attache à décrire le processus de prise de conscience de l'adolescente en allant à l'essentiel. Car malgré tout, malgré la folie de ses parents, Séléna va comprendre plusieurs choses : qu'elle veut surtout être elle-même et ne pas se laisser enfermer dans une image et aussi qu'être parent ça doit sûrement être compliqué. Elle va donc finir par porter un regard indulgent et tendre sur eux et essayer de prendre un peu de recule. En fait, cette aventure va la faire mûrir et on peut dire que l'histoire ne se termine pas trop mal. A vrai dire, à la fin du roman, on se fait plus de soucis pour les parents que pour l'adolescente! C'est dur de vieillir! Bref, une lecture très sympa dont la morale pourrait être celle-ci : laissez le temps faire son  oeuvre! A conseiller à tous les ados qui ne savent pas trop où ils en sont!
                          

Plus tard je serai moi, Martin Page, Ed. du Rouergue, "Doado", 2013



mardi 11 juin 2013

"Il était mille fois", Ludovic Flamant et Delphine Perret


Cet album, paru aux éditions des Fourmies rouges, est une petite merveille! Il regorge de poésie et de nostalgie. On le lit avec le sourire et une pointe d'émotion car il réveille en nous mille souvenirs.
  
On a tous les mêmes : la mamie qui s'endort toujours devant la télé, le petit bobo au genou, le bisou sur la bouche sans faire exprès, le garçon qui montrait son zizi aux filles à l'école, la fille qui n'était jamais invitée aux anniversaires... Tous ces petits riens de la vie quotidienne qu'on a tous vécus, petits ou grands, tout ce qui fait la vie.
     
Chaque page nous renvoie à mille lieux de là, comme autant de madeleines de Proust! Le charme des premières fois, les petits événements dont on faisait toute une histoire, les copains, l'école, la famille... Il n'y a pas d'histoire à proprement parlé dans Il était mille fois, juste une suite de petits tableaux où l'on peut tous s'y retrouver à un moment ou à un autre, qu'on soit parent ou enfant, et c'est ce qui fait la force de cet album.
                               

Dans un petit format agréable à manipuler, les illustrations de Delphine Perret (traits fins et délicats rehaussés de quelques touches de couleurs à l'aquarelle) se marient parfaitement aux courtes phrases, simples mais au combien évocatrices, de Ludovic Flamant. Où comment avec trois fois rien, on fait une belle histoire.

Il était mille fois, Ludovic Flamant, Delphine Perret, Les fourmies rouges, 2013